Après 20 années de combat juridique menées par nos associations devant la justice pour faire annuler ou encore suspendre les actes de tirs de ces deux galliformes de montagne, le ministère de l’environnement soumet actuellement au public deux projets d’arrêtés qui prévoient la protection totale de ces oiseaux. FNE Occitanie Pyrénées revient sur les raisons qui justifient pleinement cette protection et qui doivent permettre au plus grand nombre, de participer à ces procédures de consultation du public.
Le Grand tétras
Le Grand Tétras (tetrao urogallus (Linné, 1758)), communément appelé « coq de bruyère », est le plus grand galliforme européen et le plus gros oiseau des forêts d’Europe, au dimorphisme sexuel très marqué. Deux sous-espèces habitent la France : Tetrao urogallus major dans les montagnes de l’Est du pays (Vosges, Jura et Alpes du Nord), et Tetrao urogallus aquitanicus dans les Pyrénées. Cette dernière population est génétiquement différente des populations alpines et scandinaves (DURIEZ et al., 2007). En France, le Grand Tétras vit entre 400 et 1200 m d’altitude dans les Vosges, 800 et 1400 m dans le Jura, 600 et 2400 m dans les Pyrénées. Typiquement forestier, il affectionne particulièrement les forêts claires et âgées de conifères, pures ou mêlées d’essences feuillues et parfois de genévriers.
La stratégie nationale d’actions en faveur de cet oiseau nous renseigne sur la régression de ses effectifs depuis 1960 en indiquant : « La tendance des effectifs calculée à partie des résultats de comptages de mâles présents sur les places de chant au printemps montrent une chute de plus de 60% entre 1960 et 1994 et d’environ 25% entre 1995 et 2005 (Ménoni et Duriez 2008) (figure 6). ».
Le bilan démographique 2012 de l’Observatoire des galliformes de montagne (OGM) constate à son tour que la tendance des effectifs calculée à partir des résultats de comptages de mâles présents sur les places de chant au printemps montre une chute comprise entre 11 et 26 % de 2006 à 2012. En 2020 également, le bilan de l’OGM souligne une variation des effectifs de coqs chanteurs entre 2010-2011 et 2018-2019 de – 8% à l’échelle des Pyrénées.
Actuellement, le dernier bilan produit par cet observatoire est particulièrement alarmant en ce qu’il souligne que : « A l’échelle du massif, et avec un intervalle de crédibilité de 80%, les tendances indiquent une diminution des effectifs estimée à 6,5% (IC 80% : – 8,5 % et – 4,3 %) par période de deux ans en moyenne depuis 2010 ; Soit une diminution des effectifs sur 16 ans (2010-2025) estimée à -37,5 % [IC 80% : 47%; -26%]. ». La DREAL Occitanie ajoutant même que son habitat naturel devrait fortement régresser d’ici 2055 ainsi que l’illustre cette carte :
Le Lagopède alpin
Cette espèce d’affinité arctique, principalement représentée dans les parties septentrionales de l’ancien et du nouveau monde, le Lagopède alpin (Lagopus muta) est sans conteste l’une des espèces de vertébrés les plus frigophiles de la faune d’Europe tempérée. Dans les Alpes et les Pyrénées, où elle est considérée comme une relique glaciaire, elle a trouvé refuge dans les zones ouvertes d’altitude s’étendant au-delà de la limite supérieure forestière, dans les étages subalpin et alpin, globalement entre 1.900 et 3.000 m d’altitude (Desmet 2014 ; Desmet 2015 ; Desmet 2017).
Il est précisé dans l’atlas des oiseaux de France métropolitaine (Nidal ISSA et Yves MULLER, 2015) (vol. 1, p. 198) : « L’espèce est considérée « en déclin », dans les Alpes et les Pyrénées françaises avec une érosion des populations constatée en bien des endroits » (J-F. Desmet).
Ainsi, le statut de conservation de cet oiseau est défavorable dans toutes les régions où il se trouve encore, comme l’attestent l’inscription en liste rouge en Occitanie (en danger – EN), en Auvergne-Rhône-Alpes (vulnérable – VU) ou encore en Provence-Alpes-Côte d’Azur (en danger – EN).
Dans son avis n° 2024-14 sur auto-saisine, les membres du Conseil scientifique régional de protection de la nature d’Occitanie ne pouvaient que constater cette régression et recommandaient « donc un arrêt de la chasse« .
L’état de reproduction de l’espèce demeure lui aussi catastrophique puisque les indices de reproduction constatés sur les deux massifs témoignent d’une très faible fécondité, qui demeure majoritairement inférieure à 0,4 j/a, soit « mauvaise ».
Enfin, l’espèce est particulièrement vulnérable aux effets avérés et croissants du changement climatique. Dans les Alpes et les Pyrénées françaises, la température a augmenté de +2°C au cours du 20ᵉ siècle, contre +1,4°C dans le reste de la France. Ceci appuyant encore plus l’idée que cette espèce compte parmi les « espèces d’oiseaux les plus menacées des Alpes et des Pyrénées » (Canonne et al. 2020a).
Des causes multifactorielles de régression qui imposent une protection complète des individus et des habitats naturels de ces galliformes
Manifestement, l’évolution des populations de ces galliformes témoigne d’une régression constante et importante qui impose l’adoption d’un statut juridique plus protecteur qu’actuellement.
En effet, la suspension actuelle des activités cynégétiques ne peut suffire à enrayer cette régression eu égard aux nombreuses menaces qui pèsent sur ces deux espèces, incluant notamment ; la mortalité induite par collision de câble ou de clôture, la modification et fragmentation de l’habitat par l’agriculture et l’aménagement routier, l’augmentation des populations de cervidés et de sangliers perturbant les zones d’hivernage et d’habitat, le changement climatique, les perturbations hivernales favorisées par les pratiques d’activités de pleine nature.
Aux termes des articles 2 et 3 de la directive 2009/147/CE, la République française est tenue de « prendre toutes les mesures nécessaires pour maintenir ou adapter la population de toutes les espèces d’oiseaux visées à l’article 1er à un niveau qui corresponde notamment aux exigences écologiques, scientifiques et culturelles, compte tenu des exigences économiques et récréationnelles » mais aussi de« prendre toutes les mesures nécessaires pour préserver, maintenir ou rétablir une diversité et une superficie suffisante d’habitats ».
Cette même directive ajoutant à son article 5 que les Etats membres prennent « les mesures nécessaires pour instaurer un régime général de protection » permettant d’interdire la destruction d’individus mais aussi leur perturbation intentionnelle.
Ainsi, l’inscription du Grand Tétras (Tetrao urogallus aquitanicus) et du Lagopède alpin (Lagopus muta) au sein des espèces protégées au sens de l’article L. 411-1 précité, permettra entre autres de protéger l’ensemble de leurs individus de tous actes de destruction, mais aussi leurs habitats naturels, le cas échéant par l’intermédiaire d’arrêtés de protection de biotope au titre de l’article R. 411-15 dudit code.
Ceci notamment par application d’un dispositif répressif complet ainsi qu’en disposent les articles L. 415-3 et R. 415-1 du même code.
Une protection juridique qui doit être accompagnée d’une réelle politique locale de conservation de ces oiseaux menacés
FNE Occitanie Pyrénées, Nature En Occitanie, FNE Hautes-Pyrénées, le Comité Ecologique Ariègeois et Nature Comminges qui sont investies de longue date pour la protection concrète de ces oiseaux, proposent aux services de l’Etat d’accompagner ce futur statut juridique protecteur des 10 points suivants :
Point 1 : Mettre en place une coordination structurée au niveau de l’État :
- Mandater un référent national dédié à la thématique Grand Tétras/galliformes pour mobiliser les différents ministères concernés (agriculture, environnement et transition écologique, gestion cynégétique, gestion forestière, tourisme…), activer les différents leviers réglementaires et financiers tout en assurant leur coordination et cohérence.
- Allouer des moyens suffisants à la DREAL Occitanie pour coordonner l’animation territoriale et la mise en œuvre des différentes actions à l’échelle du massif pyrénéen.
- Généraliser dans chaque département (au sein des DDT ou DDTM) un« groupe Tétras/galliformes multi-acteurs », en y appliquant le principe de subsidiarité, tel qu’initié dans les Pyrénées-Atlantiques[1] (64) et en Haute Garonne[2] (31). Chaque groupe départemental invitera tous les acteurs, dont certains n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, et sera ressource et force de proposition dans le partage des connaissances et des compétences locales pour mettre en place des actions ajustées aux réalités locales.
- Désigner un interlocuteur privilégié indépendant, visible et repéré pour chaque groupe départemental, par exemple au sein de l’OFB, pour faire le lien avec la DREAL et le référent national tout en se portant garant du respect des mesures mises en place.
Point 2 : S’appuyer sur les axes de la SNGT-2 (ou PNA[3]) et les fiches actions qui en découleront et les diffuser largement auprès des territoires et des différents partenaires (des ateliers multi-acteurs sur des thématiques diverses ont eu lieu sous le pilotage de la DREAL, la coordination de rédaction est en cours par le CEN Occitanie). La rédaction de cette stratégie, issue d’une large concertation, est prévue d’être finalisée à l’automne 2026 pour être examinée par le CNPN[4] en décembre 2026.
Point 3 : Allouer des moyens à la hauteur des enjeux et suffisamment dimensionnés pour déployer les fiches actions de cette SNGT-2/PNA.
Point 4 : S’appuyer et soutenir les connaissances locales actuelles pour définir des zones de quiétude prioritaires et clairement délimitées, là où cela s’avère nécessaire, ainsi que les aires de répartition. Une expertise naturaliste sur chaque site veillera à la cohérence des mesures pour l’ensemble de la biodiversité, incluant un travail sur les corridors écologiques et leurs connexions en lien notamment avec les sites Natura 2000 et les ZPS[5] existantes. Les croiser avec les enjeux liés à d’autres espèces endémiques comme l’Ours des Pyrénées, le Lézard de Bonal…
Point 5 : Mobiliser tous les outils de protection réglementaire existants (clauses tétras de l’ONF, code forestier, législation sur les chiens errants, règlements des zones protégées), en priorisant ceux qui peuvent être mis en place et respectés le plus rapidement (réserves domaniales, réserves nationales de chasse, MAEC[6]…). Ce point est en lien direct avec le point 4, décrit ci-dessus.
Point 6 : Impulser ou soutenir les « groupes Tétras-Lagopède/galliformes multi-acteurs » départementaux pour mise en œuvre, au cas par cas, des restaurations d’habitats par des mesures de gestion, précises et conventionnées (discussion des modalités des écobuages, girobroyages de landes, veiller au maintien des très gros bois en forêt, favoriser la reconquête du pin à crochets et des landes associées, à l’étage subalpin, mise en œuvre concertée de zones de quiétude hivernale). Y associer des actions de signalétique (visualisation des clôtures, panneaux pédagogiques, balisages de sentiers…), de communication ainsi que des dates précises de non dérangement, à l’échelle de chaque département et/ou commune. Evaluer leur faisabilité technique et financière ainsi que les solutions au freins repérés.
Point 7 : Permettre in fine une prise en compte pérenne et cohérente de la biodiversité locale et de sa dynamique fonctionnelle par des mesures concrètes et ciblées sur les leviers existants :
- Traitement à long terme des habitats de l’espèce.
- Prolongation des mesures d’urgence pour lutter contre la surmortalité des nichées (gestion forestière et pastorale, aménagements, activités touristiques…) et des adultes (visualisation de clôtures sylvo-pastorales).
- Vigilance sur le respect des actions déjà prévues dans les « clauses tétras » de l’ONF, les guides de planification et les DOCOB[7] Natura 2000…
- Suivi planifié et séquencé dans le temps avec actions correctives si besoin, évaluées par un comité de suivi (au sein de chaque groupe Tétras/galliformes départemental), étroitement connecté aux réalités locales spécifiques à chaque site. Des moyens dédiés de diagnostique naturaliste et de suivi écologue doivent être garantis.
Point 8 : Garantir et fournir des moyens dédiés de contrôle et de suivi des secteurs délimités par implications des services de l’État (DREAL et OFB). La continuité des habitats doit permettre des connexions suffisantes pour éviter les phénomènes fragilisant de consanguinité.
Point 9 : Maintenir des conditions de suivi de l’espèce (présence, reproduction et effectifs) en utilisant les protocoles connus tout en développant des protocoles novateurs (éco-acoustique, analyse des indices de présence…) dans l’optique de limiter le dérangement autant que possible. Renforcer pour cela les moyens et le rôle centralisateur de l’OGM. Continuer à mobiliser les réseaux de bénévoles des associations.
La dynamique des habitats nécessite aussi une réactualisation des connaissances. C’est particulièrement le cas des zones d’hivernage et des places de chant qui sont connues mais ces données datent parfois des années 1995-2000 et n’ont pas été réactualisées ; les oiseaux se déplacent (ex. observation de coqs remontés de 30.m), au fur et à mesure des milieux qui changent rapidement sous l’effet du changement climatique. Ce suivi doit permettre une meilleure prise en compte du Grand Tétras (comme du Lagopède alpin) dans les avis techniques et environnementaux, concernant en particulier les trails et les nouvelles installations (ex. : domaines skiables), les câbles des stations, qui ne sont pas systématiquement visualisés, les pistes de VTT, parfois non soumises à consultation, voire non transmises à la DDT, les clôtures. Cela passe par une prise en compte systématique des données de l’OGM.
Point 10 : poursuivre une collaboration active franco-espagnole, notamment le programme de conservation « ex-situ »[8] en Cantabrie destiné à renforcer les populations pyrénéennes et co-financé par le ministère français de la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche.
[1] Auprès de la sous préfecture d’Oloron, DDTM 64, des actions de terrain (signalétique sur clôtures, ouverture de milieux, déplacement de parcours de ski, etc.) sont réalisées depuis une dizaine d’années dans le cadre du « groupe Tétras Pyrénées-Atlantiques » qui fédère de nombreux acteurs (FIEP -Fonds d’Intervention Eco Pastoral, PNP – Parc National des Pyrénées, OFB, ONF, FDC – Fédération de Chasse…).
[2] La DDT 31 a mis en place depuis 2013 un groupe informel -groupe tétras 31- regroupant tous les acteurs, pour favoriser les échanges entre tous les acteurs, coordonner les actions bénéficiant des fonds publics (fonds vert…)
[3]. PNA : Plan National d’Actions (applicable aux espèces protégées)
[4]. CNPN : Conseil National de la Protection de la Nature
[5]. ZPS : Zone de Protection Sensible, visant la conservation des espèces d’oiseaux sauvages figurant à l’annexe 1 de la Directive « oiseaux » ou qui servent d’aire de reproduction, de mue, d’hivernage ou de zone de relais à des oiseaux migrateurs.
[6]. MAEC : Mesure Agro-Environnementale et Climatique (dispositif financé en grande partie par l’Europe, dans le cadre de la PAC 2023-2027, qui permet à des agriculteurs de bénéficier d’une aide financière en contrepartie de pratiques vertueuses pour l’environnement). Concernant le Grand Tétras, il s’agirait principalement de pratiques liées au pastoralisme.
[7]. DOCOB : Document d’objectifs (plan de gestion d’un site Natura 2000, définit les orientations et les mesures de gestion et de conservation des habitats et des espèces, les modalités de leur mise en œuvre et les dispositions financières d’accompagnement)
[8]. Ce programme de coopération consiste à prélever des œufs sur plusieurs sites pyrénéens pour alimenter le centre d’incubation de Valsemana (Castilla y León) pour permettre de reconstituer la population des Cantabriques, sûrement à terme, celle des Pyrénées catalanes et du versant Nord des Pyrénées, lorsque la situation sera encore plus dégradée.

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